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Introduction


Tadjikistan, Douchanbé, Dehnavaki-Bolo, Mounira, Morhu, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Avec Morhu chez Mounira, dans son village proche de Douchanbé.



Il est un temps de mes jeunes années où je me couchais tôt, dans l’impatience d’ajouter un nouvel épisode à un feuilleton qui me conduisait tous les soirs au pays des Baybars, des Mille et une Nuits, sur les routes caravanières du Livre des merveilles de Marco Polo. Bien des années plus tard, alors que je souhaitais me rendre à Bakou, un ami prononça le nom de Samarcande qu’il avait pu visiter à l’occasion d’une mission humanitaire en Afghanistan. Je décidai aussitôt de m’y rendre. Je ne savais rien à l’époque de Samarcande et de l’Asie centrale mais le nom de cette ville m’était curieusement familier. « L’odeur dans le mot », dirait Bachelard. Elle était la lampe magique de laquelle surgissaient les oasis, les caravansérails, les délicates soieries, les parfums capiteux et les danseuses du ventre. La cité ne pouvait qu’avoir été le siège de mes anciennes rêveries. Les clichés ont fait long feu face à une réalité historique tout aussi captivante. La région, située entre la mer Caspienne, la Mongolie, l’Hindou-Kouch et la Sibérie, peuplée initialement de pasteurs nomades, a vu se succéder des civilisations brillantes et des vagues de destruction barbares. Nombre d’époques s’y sont rencontrées et continuent d’exister les unes à côté des autres. Elle connut tour à tour le grand empire achéménide de Perse, Alexandre le Grand, le royaume gréco-bactrien, les missionnaires bouddhistes, les Arabes propagateurs de l’Islam, les empires turco-mongols de Gengis Khan et de Tamerlan, le temps des khanats, la colonisation par la Russie tsariste, le rattachement à l’Union soviétique et l’Indépendance dans des frontières factices devenues réelles avec la nécessité de s’inscrire dans la construction d’états-nations indépendants et souverains. La Route de la Soie, qui allait de l’ancienne capitale chinoise X’ian à Antioche en Syrie, a permis l’installation d’une culture transnationale qui liait ensemble des peuples divers et des tribus isolées. Les échanges commerciaux furent des vecteurs de confrontations des idées et des stimulants pour le développement des arts. Berceau du peuple turc, l’Asie centrale connut deux âges d’or. Le premier avec la dynastie iranienne des Samanides et sa capitale Boukhara. Le second à l’occasion de la symbiose entre les populations turques sédentarisées ou nomades et les conquérants mongols. L’arrivée de Tamerlan, qui établit à la fin du 14e siècle son grand émirat avec Samarcande pour capitale, annonça l’avènement d’une ère artistique, culturelle et scientifique brillante. René Grousset, historien de l’Orient, auteur de l’indispensable Empire des steppes, remarque ainsi le rôle de Châh Rokh, le plus jeune des quatre fils de Tamerlan : « [Il est] le plus remarquable des Timourides. Bon capitaine et vaillant soldat, mais d’humeur plutôt pacifique, humain, modéré, fort épris de lettres persanes, grand constructeur, protecteur des poètes et des artistes, ce fils du terrible Tamerlan fut un des meilleurs souverains de l’Asie. Son long règne de 1407 à 1447 fut décisif pour ce qu’on a appelé, dans le domaine culturel, la renaissance timouride, âge d’or de la littérature et de l’art persans. Hérât, dont il avait fait sa capitale, Samarqand, résidence de son fils Oulough-beg devinrent les foyers les plus brillants de cette renaissance. Ainsi les fils de celui qui avait ruiné Ispahan et Chiraz allaient-ils devenir les plus actifs protecteurs de la culture iranienne. »

Durant l’été 2010, je me rendais pour la cinquième fois en Asie centrale. Non pour bourlinguer comme j’avais coutume de le faire mais pour assister au mariage d’une amie. Mes deux filles m’accompagnaient. Nous logions dans l’hôtel Legend, une pension aménagée dans une maison traditionnelle ouzbèke de la vieille ville que jouxte le Registan. C’était en juillet et le soleil, doux aux premières heures de la matinée, ne tarderait pas à devenir ardent. Pourtant, nous prenions notre temps avant de partir arpenter les ruelles et les sites de l’ancienne capitale de Tamerlan. Le Registan, la nécropole Shah-e Zinda, la mosquée Bibi-Khanym, le mausolée Gour-Emir, autant de sites remarquables que je ne me lassais pas de visiter. C’était bien trop agréable de somnoler dans l’ombre douce de la treille, allongés sur une sorte de plateforme en bois pourvue d’un tapis, de minces matelas et de coussins, et j’avais du mal à nous convaincre de sortir de là pour nous exposer au soleil implacable.

« Ce qu’on est bien là-dessus ! » s’était exclamée l’une dès le premier matin. « Trop cool. Comment ça s’appelle ? » avait continué l’autre. J’avais déjà remarqué cet objet singulier durant mes précédents voyages mais la remarque de mes filles attira mon attention. Toutes deux pareillement adeptes d’une esthétique associée à la rêverie matinale, elles ne pouvaient qu’avoir raison. Il m’apparut alors que cet objet, tellement courant ici qu’il en devenait transparent, était l’image d’un art de vivre spécifique et enchanté qui méritait qu’on s’y intéressât de plus près. C’est ainsi que, deux ans plus tard, je me mettais de nouveau en route pour partir, cette fois, à la découverte des grands sofas d’Asie centrale.





motif, Ouzbékistan, Samarcande, Registan, © Louis Gigout, 2012


Remarques
Je restitue dans le texte de nombreux dialogues avec les personnes rencontrées. Ceux-ci m’ont été soit traduits par une personne m’accompagnant, soit enregistrés et traduits a posteriori. Le terme "grand sofa" est la traduction de big sofa qui apparaît sur le cartel du Musée des Arts décoratifs de Tachkent. J’ai choisi de recourir tout au long de ce récit au mot russe tapchane (тапчан) pour désigner tous les objets ayant comme caractéristique commune d’être une plateforme sur laquelle on s’installe pour prendre les repas. Cet objet est désigné localement par des termes différents en fonction de la langue et de la facture (simple plateforme, plateforme avec accotoir, avec ou sans baldaquin). Toutes les photos, sauf indication contraire, on été prises par l'auteur en août/septembre/octobre 2012.

Louis Gigout, Asie centrale 2012, Sète 2013, Pournoy-la-Chétive avril 2014.
Du même auteur :

Syracuse, Éditions de l'Harmattan, 2007.
Un voyage en Ouzbékistan en 1999
Madina, miniaturiste à Boukhara


Remerciements. Un grand merci à Nargiza Fayzieva, manager à Sogda Tour, qui a organisé avec moi le voyage et les rencontres en Ouzbékistan, et à Nafisa et Antoine Buisson pour leurs conseils et leur aide au Tadjikistan. Merci à Saad Al-Haire (Samarcande, Tachkent), Mourodkhon Ergachev (Samarcande), Rahmatullo Fayziev, Madina, Rushana Burkhanova (Boukhara), Sobir, sa famille et ses amis (Derbent), Tuychiboy Dzhunaev, Saïd Makhmudov, Morhu, Mounira, Farrukh Negmatzade, Sokiboy Sultonov, Lola Ulugova (Douchanbe), Savsangul (Khorog), Hilola, Suhrob, Zilola (Khodjent), Dariya Sakulova (Bichkek, Och), Hayat Tarikov (Arslanbob), Zafar, sa famille et ses amis (Ferghana), Gulmira, Kamola Mamadalieva, Rano (Tachkent), aux jeunes mariés de Richtan et à tous ceux qui m’ont ouvert leur porte avec un sens rare de l’hospitalité. Ce recueil de textes leur est dédié. Merci à Bernadette Grosse et Gisèle Meichler pour leur relecture, à Anne Ducloux (Tradition et modernité) et à Stéphane A. Dudoignon (Les mots pour le dire). 

Samarcande


Ouzbékistan, Samarcande, tapshan, tapchane, Registan, médersa Cher-Dor, © L. Gigout, 2012
Tapchane d'exposition dans la cour de la médersa Cher-Dor, Registan, Samarcande.

Ouzbékistan, Samarcande, Registan, Céramique, © L. Gigout, 2012
Motif de céramique du Registan à Samarcande.


C’est naturellement que j’ai décidé de commencer mon voyage par Samarcande. Non qu’elle soit la plus belle (je lui préfère Boukhara), mais elle fut mon premier choc esthétique et poétique quand je visitai pour la première fois l’Ouzbékistan. Pourtant, quel ne fut pas mon étonnement lorsque j’arrivai à Samarcande, ce mercredi 21 juillet 1999 avec mon guide Olizane en poche. Impatient de découvrir la « très noble et grandissime » cité décrite par Marco Polo dans le Livre des Merveilles, je voyais ça et là des décombres industriels calcinés, des ferrailles noires, des vitres éclatées, des murs à demi éboulés, des maisons précaires écrasées de soleil. Voilà donc à quoi ressemblait ma belle oasis parfumée ! Rien que des rues encombrées d’automobiles vieillottes, bruyantes et polluantes. Je ruminais sombrement le soir dans mon hôtel, au bord du syndrome connu par les Japonais arrivant à Paris, déçus de ne pas trouver la ville idéalisée décrite par les magazines touristiques. Mon guide m’aurait-il trompé ? Mon enchantement était venu le lendemain, alors que je me trouvais devant le Registan.

Trois constructions quasiment symétriques, hautes façades avec portes monumentales en arc brisé, dômes majestueux, minarets. Les murs sont recouverts de mosaïques de faïences bleues et jaunes répétant à l’infini des frises géométriques. Le Registan est considéré comme la vitrine d’une civilisation qui érigea la beauté tangible en valeur suprême. Assis sur un carré d’herbe, je les imaginais passer, ces caravanes. Je les voyais, ces caravansérails et ces dignitaires enturbannés à demi allongés sous des baldaquins colorés. Suprême audace, je pénétrais clandestinement dans leur harem où j’entendais le rire frais des filles. Quand je rouvris les yeux, je me trouvai entouré de Nafisa, Nargiza et Sharnoza. Elles étaient étudiantes et faisaient de la figuration pour le grand festival des arts asiatiques qui devait se dérouler un mois plus tard. Elles étaient jeunes et jolies et nous nous mîmes à deviser plaisamment. J’étais envoûté. Mythes et réalité se rejoignaient.
– Ce qu’il y a surtout de bien, m’avait dit Nafisa, c’est qu’avec le festival, nous n’irons pas au coton.

Vendredi 10 août 2012. Après mon installation dans l’hôtel Legend, je vais déjeuner avec Nargiza dans la chaïkhana (maison de thé en persan, le mot est passé dans la langue russe) Lyabigor, qui avait auparavant, en guise d’emblème, un aigle vivant attaché par la patte à son perchoir. L’aigle est toujours présent mais empaillé. L’endroit est agréable, une terrasse supérieure aérée et fraîche pourvue de tapchanes. Il est fréquenté aussi bien par les locaux que par les touristes. Nargiza, que je connais bien pour l’avoir revue presque chaque année à la faveur de ses visites professionnelles à Paris depuis notre première rencontre devant le Registan, a organisé mon séjour dans son pays. Elle travaille pour une agence touristique ouzbèke où elle est responsable du département francophone et projette de venir reprendre des études en France pour se former au tourisme responsable.

Levé le lendemain matin avant sept heures, j’entreprends de parcourir les rues de la vieille ville situées dans le quartier Saïd Imam de part et d’autre de la rue Umarov. On trouve des tapchanes partout. À l’intérieur du Registan, ils sont là comme un témoignage du savoir-faire des artisans et pour accueillir les spectateurs des ballets folkloriques. On s’y installe dans les chaïkhani pour prendre le thé ou les repas. Dans la maison du mahalla (district, arrondissement), les aksakals (littéralement barbes blanches en turc, mais aussi sages chargés de faire respecter la tradition) y prennent place pour discuter de la vie de la cité. Et dans les jardins des maisons privées, ils sont réservés à la famille et à ses hôtes. Certains tapchanes semblent abandonnés, à un coin de rue, dans un parc ou une chaïkhana fermée. Les hommes s’y retrouvent pour jouer aux échecs et, parfois, partager discrètement une bouteille de vodka. Dans la chaïkhana du marché Siab, on mange pour pas cher des samsas (triangles de pâte farcie de légumes et de viande) servis accompagnés d’une sauce légèrement pimentée, des mantys (raviolis à la viande ou au potiron cuits à la vapeur) et une chorba plus proche ici du pot au feu que de la soupe au vermicelle. Le thé est la règle même si on y sert une bière pression fade. La chaïkhana est fréquentée par les gens venus faire leurs courses dans la multitude des échoppes alignées dans le marché couvert où l’on trouve épices, fruits et légumes. Un couple de vieux. Elle, le visage parcouru de rides profondes, vêtue d’une belle robe en soie ikatée appelée khan atlas. Lui, coiffé de l’inévitable calotte ouzbèke brodée. Plus loin, une "barbe blanche", la tête prise dans un turban de coton blanc. Les serveuses sont habillées de robes à fleurs sur pantalons colorés. Un foulard léger est de mise. À la fin du repas, je me lève et me tourne vers la serveuse.
– Rahmat, lui dis-je histoire de montrer que je connais le pays.
– Ok, me répond-elle simplement.



Ouzbekistan, Samarcande, Afrasiab, © L. Gigout, 1999
Samarcande depuis le site archéologique d’Afrasiab, cité qui précéda Samarcande de 500 av. J.-C. jusqu'au XIIIe siècle. Photo prise en 1999.
Ouzbékistan, Samarcande, tapshan, tapchane, Registan, médersa Cher-Dor, © L. Gigout, 2012
Tapchane d'exposition dans la cour de la médersa Cher-Dor, Registan, Samarcande.
Ouzbékistan, Samarcande, tapshan, tapchane, mosquée Saïd Imam, © L. Gigout, 2012
Tapchane dans la cour de la mosquée Saïd Imam.
Ouzbékistan, Samarcande, rue de Tachkent, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Tapchane dans une maison privée, rue de Tachkent.
Ouzbékistan, Samarcande, tapshan, tapchane, rue Marta, © L. Gigout, 2012
Tapchane dans une maison privée, rue Marta.
Ouzbékistan, Samarcande, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Femme cousant, quartier Aboulouïs Farobi.
Ouzbékistan, Samarcande, Maison de mahalla Saïd Imam, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Maison de mahalla Saïd Imam.
Ouzbékistan, Samarcande, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Joueurs d'échecs, rue Umazova.
Ouzbékistan, Samarcande, tapshan, tapchane, chaïkhana, © L. Gigout, 2012
Chaïkhana du marché Siyab.
Ouzbékistan, Samarcande, Bakhora, Kumush, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2001
Bakhora et Kumush (2001).
Ouzbékistan, Samarcande, Registan, © L. Gigout, 2012
Le Registan, la nuit.

Supplément photos

La fabrique (1)

Ouzbékistan, Samarcande, tapchane, tapchane, © L. Gigout, 2012
Vernissage dans une fabrique du village O'zbekiston (comme le pays).

Dimanche, Nargiza me conduit avec sa petite auto Chevrolet Spark dans un village qui poste le même nom, O'zbekiston, que le pays situé à quelques kilomètres au sud de Samarcande. Nous allons visiter une fabrique de tapchanes. Un ouvrier est occupé à vernir des pieds en bois tourné à l’aide d’un pistolet à air comprimé. Le compresseur fait un bruit infernal. Le patron dit ne pas se plaindre des affaires. Il vend de dix à quinze tapchanes par mois à 250 dollars pièce pour un modèle de base. Les pieds sont façonnés au tour, les barres d’accotoir et les parties extérieures du châssis sculptés de motifs plus ou moins sophistiqués. On utilise le noyer ou le platane pour ces pièces et le sapin ou le bouleau pour le plateau. La taille courante est de deux mètres sur trois. Un jour suffit à quatre personnes pour faire un tapchane simple.
– Il existe également des tapchanes dont les pieds et le cadre sont en métal, me dit le patron. On ne les fabrique pas ici. Il faut aller chez le forgeron.
– Et le tapis et les coussins ?
– Nous ne fournissons pas les accessoires.

Car le plateau du tapchane doit être recouvert d’un tapis, si possible de fabrication locale. Un tapchane normal est aussi pourvu de fins matelas appelés kurpachalar en ouzbek et kurpachaho en tadjik (sing. : kurpacha, de kurpa : couverture et cha : petit) et de coussins appelés yostiqlar en ouzbek (sing. : yostiq) et bolishho en tadjik (sing. : bolish). On utilise aussi parfois le mot russe padouchka. Cousus à la main, leur tissu velouté est décoré de motifs floraux. Une table basse appelée khantakhta (en ouzbek et en tadjik) destinée à recevoir les plats est disposée au centre du plateau.
– Khan pour roi et takhta pour le plateau en bois, précise l’artisan. Takhta, c’est également ainsi que l’on nomme à Samarcande le plateau de zinc sur lequel les laveuses de mort lavent le cadavre avant de l’envelopper dans le linceul. C’est seulement les riches qui peuvent s’offrir la table basse en plus du tapchane ! Le pauvres se contenteront d’une nappe (dastarkhan).
– Depuis combien de temps fabrique-t-on des tapchanes ?
– Depuis toujours.



Ouzbékistan, Samarcande, tapchane, tapchane, © L. Gigout, 2012
Ouzbékistan, Samarcande, tapchane, tapchane, © L. Gigout, 2012
Ouzbékistan, Samarcande, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Ouzbékistan, Samarcande, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Éléments de décoration.


Supplément photo

Nafisa

Ouzbékistan, Samarcande, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Parents de Nafisa dans leur maison du quartrier Motrit à Samarcande.


Retour à Samarcande où nous sommes attendus par les parents de Nafisa pour le déjeuner. Nafisa a quitté l’Ouzbékistan pour la France il y a dix ans afin d’y effectuer des études magistralement menées. Elle a agi comme beaucoup de jeunes gens de son âge, partis à l’étranger après le bachelor (bac+3) devant l’impossibilité de trouver sur place un enseignement de qualité. Il faut parfois bakchicher cher pour entrer dans une université d’État où l’on peut acheter un diplôme qui se trouve ainsi dévalorisé. Ces jeunes parlent souvent deux ou trois langues locales issues de groupes ou familles différents (ouzbek, russe, tadjik) et une étrangère (anglais, français ou allemand). Ils partent en Europe, au Canada ou aux États-Unis. Plus rarement en Russie, pays pourtant de proximité linguistique. Mais la Russie est avant tout, pour les hommes et les femmes des pays d’Asie centrale, une terre où ils ne se rendent que par nécessité et sans gaîté de cœur. Après l’Indépendance, devant les difficultés économiques, ils sont partis par centaines de milliers pour y chercher un emploi souvent dur, dangereux et sous-payé, ne nécessitant aucune qualification, les femmes travaillant le plus souvent sur les marchés des grandes villes dans des conditions difficiles. Contribuant par leur travail à la subsistance de leur famille ou restées seules au pays à gérer la maison, celles-ci participent de fait à la remise en cause des rapports de pouvoir traditionnellement patriarcaux. Si les migrants du travail considèrent leur situation comme provisoire et finissent par revenir au pays, la plupart des étudiants partis dans les pays occidentaux ne reviendront pas, ce qui n’est pas sans poser, à terme, le problème des élites dans leur pays d’origine. La décision de partir est renforcée, chez les filles, par la volonté d’échapper à la tradition du mariage arrangé dès 20 ans et au confinement familial qui en résulte. Faire le grand voyage nécessite de leur part un fort caractère et beaucoup de courage.

Les parents de Nafisa habitent dans un quartier appelé Motrid. Le nom est une référence à Madrid, de même que l’on trouve, au nord de Samarcande, quand on prend la direction du lac Aydar-Kul, un village nommé Farij. Cette toponymie vient de l’époque où Tamerlan fit venir des artisans européens pour construire ses palais. La maison est traditionnelle. L’intimité de la vie familiale est assurée par le mur qui ferme la propriété. Les bâtiments, appartements et dépendances sont disposés autour d’une aire qui comporte un puits et un potager. Autrefois, une vache répondant au doux nom de Macha y paissait attachée à son piquet. Nafisa la conduisait pâturer dans un pré qu’ils avaient sur les bords du Zeravchan. Le tapchane est la première chose que l’on voit quand on arrive. Il est installé dans l’entrée, à l’abri du soleil impitoyable en août. C’est un tapchane sobre, en bois, avec le tapis et les kurpachalar sur lesquels ont pris place les parents de Nafisa. La manière de s’installer sur le tapchane mérite qu’on s’y arrête. Il est impératif de se déchausser comme on le fait avant d’entrer dans une pièce de la maison pour préserver les tapis et ne pas introduire à l’intérieur les saletés du dehors. On s’assoit en tailleur, les talons sous les fesses ou les jambes repliées sur le côté. Cette posture m’est peu confortable, mais je m’efforce de m’y adapter en optant pour le compromis que constitue la position semi allongée parfois adoptée par les hommes.
– D’aussi longtemps que je me se souvienne, dit le père de Nafisa, il y a toujours eu un tapchane à la maison. Celui-ci est récent, il a été acheté chez un artisan. On le met à l’abri durant l’automne et l’hiver. Autrefois, on les faisait soi-même, avec des briques et quelques planches. Ceux-là pouvaient rester à l’extérieur toute l’année.


Supplément photos Samarcande

Le plov

Ouzbékistan, Samarcande, Oxus, Sobir, plov, tapchane, tapshan, © L. Gigout, 2012
Plov dans la guesthouse Oxus avec Sobir et son fils, rue Rakhmatulaiev à Samarcande.


Curieux nom, n'est-il pas ? Plov ! Une enclume qui tombe dans les sucs stomacaux. Mais non. Un jour, le fils du gouverneur de Boukhara tomba amoureux de la fille d’un pauvre artisan. Sachant que la tradition locale ne lui permettait pas une telle union, il sombra dans une mélancolie dévastatrice et muette. On fit alors venir ibn Sina (Avicenne). Celui-ci devina qu’il y avait une fille derrière la grosse déprime du jeune homme, mais de qui pouvait-il bien s’agir ? Tout en prenant le pouls du prince, il demanda au fonctionnaire chargé du recensement de réciter devant lui le nom des arrondissements de la cité. À l’évocation de l’un d’entre eux, le pouls du prince se mit à battre plus fort. Le nom des rues de cet arrondissement ? Au nom d’une rue, le pouls du prince accéléra encore. Le nom des habitants de cette rue ? Lorsque fut prononcé le nom de sa bien-aimée, le pouls du prince se déchaîna. Avicenne prescrit alors au prince de manger une fois par semaine le palov och (le plov des repas de fête) jusqu’à l’apaisement, et recommanda au gouverneur, au grand dam des aksakals, d’autoriser le mariage.

Nargiza me raconte cette histoire alors que nous roulons en direction de Kozi-Ariq, le quartier où se trouve la maison de ses parents chez lesquels nous allons dîner. Au menu, bien évidemment, figure le plat national de l’Asie centrale. Le plov est répandu dans tout le Moyen-Orient mais c’est chez les Ouzbeks et les Tadjiks que sa préparation est la plus aboutie, avec parfois quelques variantes selon les régions. Une autre légende (le pays n’en manque pas) dit que le plov fut conçu par le cuisinier d’Alexandre le Grand. Après les longues batailles, alors que les réserves d’alimentation venaient à manquer, le cuisinier ordonna que l’on chassât le mouton des steppes et il confectionna un plat à base de riz et de mouton, en ajoutant des herbes du désert.

– Pour faire un bon plov, me dit le père de Nargiza, il faut pour 7 personnes 1 kg de viande de mouton ou de bœuf, 700 gr de carottes jaunes, 1 kg de riz nature, 150 gr d’oignons, 25 cl d’huile de tournesol, quelques feuilles de menthe, du poivre, du sel et du cumin.
Alors que Nargiza coupe les carottes en fines lamelles, la viande en morceaux de la taille du pouce et émince les oignons, Rahmatullo fait chauffer l’huile à feu vif.
– Il faut qu’elle commence à fumer, dit-il.
Il fait revenir la viande dans l’huile et ajoute les oignons tout en mélangeant doucement. Quand les oignons deviennent dorés, il ajoute les carottes, les épices, les feuilles de menthe hachées et une petite cuiller de sel. Il verse un peu d’eau, sans remuer. Quand l’eau commence à bouillir, il réduit à feu doux.
– Maintenant, dit-il, tu laisses cuire à découvert.
Pendant ce temps, Nargiza entreprend de faire tremper le riz. Au bout d’une heure, Rahmatullo le dépose sur les carottes toujours sans mélanger. Il ajoute deux cuillerées de sel et un peu d’eau tiède pour couvrir le riz.
– Ici, me dit-il, commence la partie la plus délicate de la préparation. Il faut remuer régulièrement et doucement le riz pour qu’il ne colle pas, toujours sans mélanger.
Il fait ensuite avec la spatule un trou au milieu du riz pour permettre l’évaporation de l’eau contenue dans les couches inférieures et la remontée des parfums dans le riz qu’il goûte régulièrement.
– Si le riz est encore dur et que l’évaporation est insuffisante, il faut ajouter de l’eau.
Alors qu’il caresse avec délicatesse le riz immaculé, le père de Nargiza me raconte ses vacances en Bulgarie, du temps de l’Union soviétique.
– C’était dans les années quatre-vingt. À cette époque, on pouvait encore voyager. Au bout de seulement cinq jours, les amis qui m’accompagnaient m’ont demandé de leur préparer le plov. Nous avons acheté un mouton, pris une grande casserole et commencé la préparation. Nous étions dans un restaurant, à une table où il y avait des Allemands. Nous leur avons proposé de partager le plov. En échange, les Allemands nous ont offert de la bière. Alors, nous leur avons offert des calottes ouzbèkes ainsi qu’un livre sur Samarcande. Une amitié entre nos peuples était née grâce à notre plov.
Tout en parlant, le père de Nargiza goûte le riz, veille à ce qu’il ne colle pas à la casserole. Lorsqu’il est à point, il laisse le plov reposer à feu très doux pendant dix minutes.

Nous prenons place sur le tapchane. C’est excellent. Le riz est cuit juste comme il faut, tendre tout en ayant gardé sa texture, fondant et parfumé. Et ce bon pain de Samarcande à la graine de Sésame que nous partageons est un régal. Réputé dans toute la région, il est bon à manger pendant trois mois, dit-on. Nous buvons du thé et de la vodka car il faut bien porter quelques toasts. Une fois le tapchane desservi, nous prenons la pose semi allongée qui permet au ventre de se dilater doucement. À l’heure de prendre congé, Rahmatullo me remercie pour ma visite et me dit que nous sommes désormais unis par le plov.
– Quand tu es dans un pays étranger, où tu ne connais pas la langue, l’amitié est très importante, dit-il.



Supplément photos Samarcande

L'entrepreneur

Ouzbékistan, Hazrat-Davoud, © L. Gigout, 2012
Vue de la vallée de Hazrat-Davoud.


Je m’attendais à voir un Oriental roublard, un nabab étoffé, rond et placide. L’homme qui me reçoit dans le bureau de l’agence touristique qu’il dirige est au contraire d’une extraordinaire mobilité. Saad est un fort en gueule, un solide gaillard, bien découplé, grand, au teint bistre, la figure allongée pourvue d’un nez vigoureux et luisant qui flaire les bons coups. Il est toujours sur le qui-vive et ne manque pas de répartie. Il est évident que c’est un fonceur, un type qui entreprend avec fougue et conviction et qui ne fait pas les choses à moitié. Famille irakienne émigrée en Autriche, père homme d’affaire, études en Angleterre et en Allemagne, il rejoint son oncle qui gère un hôtel à Samarcande, le quitte pour incompatibilité d’humeur, décroche un job chez Volkswagen Ouzbékistan. Mais quand on a l’étoffe d’un entrepreneur, on veut être le patron. Saad comprend que le pays a un fort potentiel touristique. À la fin des années quatre-vingt dix, de nouveaux hôtels se sont ouverts mais les tours opérateurs demeurent rares et timorés. Saad s’associe avec Maruf, un guide francophone. Il lui prête sa propre voiture pour promener ses premiers touristes. Et ça marche. Les touristes défilent aujourd’hui devant les prestigieux monuments et son agence implantée à Samarcande et à Tachkent coopère avec les principaux tours opérateurs européens.

Nous allons dîner au restaurant Karim Bek, rue Gagarine, où nous retrouvons son vieux complice Maruf. Le restaurant est immense et spacieux. Pas de touristes ici. Les tables réparties sur deux niveaux sont toutes occupées par des Ouzbeks et les discussions vont bon train. Nous dînons de brochettes, salade de tomates et oignons. Mon projet de livre sur les tapchanes amuse Saad. Je lui dis que personne ne prend mon projet au sérieux.
– Ne t’en fais pas, Louis. Au début, personne ne prenait Jésus Christ au sérieux.
Il n’arrête pas de raconter des blagues malicieuses en demi-teinte. Il est drôle et parfois mordant. Quand je lui fais remarquer que je n’ai vu que des filles dans son agence de Samarcande, il rétorque en regardant Maruf du coin de l’œil que les hommes d’Asie centrale sont paresseux, trop rêveurs. Il ne fait pas mystère par ailleurs de son goût pour les jolies filles. Dans la discussion, il n’hésite pas à s’engager sur le terrain de la politique et de la morale. Il critique le trop lent développement de l’Ouzbékistan et les traditions qui font que les jeunes filles ne sont pas très différentes de leur mère dans leur manière de vivre. Les mariages sont toujours arrangés, même si les jeunes gens ont maintenant leur mot à dire. Mais, changeant de continent, il dénonce aussi le manque de volonté politique qui a entraîné la crise européenne. Saad a un avis sur tout et fait preuve d’une redoutable volubilité, passant allégrement du sérieux au frivole, ponctuant ses traits d’éclats de rire. Homme pressé, il a trop d’occupations en même temps, de coups de fils de passer, de gens nouveaux à connaître et à évaluer. Parfois, durant un bref instant, on le sent ailleurs, le regard explorant un champ de vision situé au-delà de son interlocuteur, sans bouger ni cesser de sourire, avant de rapidement reprendre le contrôle de la situation. Il me parle alors de son grand projet.
– La pomme, mon cher Louis ! Demain je t’emmène visiter mon petit verger. Cent soixante hectares !

Le lendemain, son chauffeur vient me chercher à sept heures pile. Surprise, Rahmatullo, le père de Nargiza, est déjà dans la voiture. Il m’explique qu’il est le conseiller technique de Saad pour son projet mais qu’il est également là pour préparer le plov du déjeuner. Le chauffeur nous conduit à la maison de Saad qui nous attend à côté de son propre véhicule. Nous partons avec lui et Sanjar, un guide francophone. Après une heure de route, nous arrivons à Hazrat-Davoud. Saad me recommande d’aller visiter le lieu saint en compagnie de Sanjar. Nous les rejoindrons plus tard. Car l’endroit est l’un des principaux lieux de pèlerinage pour les Ouzbeks, comme Doniyor (Saint Daniel), Chakhi-Zinda à Samarcande et le mausolée de Pakhlavan Mahmoud à Khiva. Davoud, c’est David, le fondateur de Jérusalem. Il est vénéré par les trois religions monothéistes. Les musulmans le considèrent comme un prophète. Il est en outre le protecteur des forgerons et des automobilistes. Il protège des accidents de la route, ce qui est utile dans un pays où l’on obtient son permis en échange d’une centaine de dollars.

Au pied de la montagne se trouve le village qui accueille les pèlerins. On peut louer un tapchane à la journée et préparer soi-même son repas rituel après être passé par l’abattoir pour faire le sacrifice d’un mouton. Protégés du soleil par la végétation, installés près de petits bassins, les tapchanes nous attendent et il est tentant de s’y allonger. Des paysannes vont de place en place pour proposer des produits de la ferme, du khôl et des remèdes supposés guérir toutes sortes de maladies car les prières ont leurs limites. Deux femmes me montrent des fioles contenant une matière crémeuse.
– C’est du gras de couleuvre, me dit Sanjar. Elles attrapent les couleuvres et les mettent dans des bouteilles fermées. Ça sent très mauvais mais c’est bon pour les douleurs musculaires, les rhumatismes, le mal de dos, les allergies et les boutons.
Je suis d’accord pour acheter une fiole et je me retrouve aussitôt entouré par d’autres femmes qui veulent elles aussi me vendre tout un tas d’autres choses. Cette résine noire, par exemple, dure et cassante.

– Ça s’appelle moumiyo en ouzbek, me dit Sanjar. Ça consolide les os et ça donne de l’énergie. C’est très bon pour les hommes.
Les femmes s’empressent autour de nous et rient entre elles. Mais nous avons 1300 marches à gravir pour arriver au sommet de la montagne, là où se trouve le sanctuaire. Sanjar ne le sent pas, il préfère rester au village, avec les femmes. Tenu par la prescription saadienne, je me dois de faire un effort. Je ne le regretterai pas car le panorama en vaut la chandelle. Pourtant ce n’est que de la steppe, rien que de la steppe. Mais cette immensité a quelque chose de fascinant.



Ouzbékistan, Hazrat-Davoud, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Famille sur une terrasse dans le village de Hazart-Davoud.
Ouzbékistan, Hazrat-Davoud, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Femmes sur un tapchane couvert.

Au retour, Saad, considérant que j’ai rempli ma mission spirituelle, me jugera digne de visiter son exploitation. Mais seulement après avoir déjeuner du plov préparé par Rahmatullo sur un tapchane situé à proximité de cuisines sommaires. L’endroit s’appelle Sazagan. C’est tout plat, tout sec et pas très impressionnant. Les pommiers sont chétifs et les installations ressemblent à des cagnas délabrées. Des canaux ont été creusés desquels partent des tuyaux noirs qui suivent les alignements de la plantation.
– Douze mille pommiers ont été plantés ici en mars, me dit Saad. Ces tuyaux diffusent au goutte à goutte une mixture d’eau et d’engrais directement au pied des jeunes pommiers. Attention où tu mets les pieds ! Tu viens d’écraser trois melons !
Je n’avais pas pris garde aux plantes qui poussent entre les pommiers que j’avais confondues avec de la mauvaise herbe. Saad m’entraîne vers une grande fosse bétonnée dans laquelle bourdonnent des appareils flambants neufs. Des tuyaux sortent de là pour aller vers le canal principal.

– Irrigation ! dit-il. Station de pompage made in China et préparation du liquide fertilisant.
Il descend dans la fosse, regarde les machines, les ausculte de la main, vérifie de gros compteurs, cogne sur la paroi des réservoirs et revient, satisfait. Nous nous rendons ensuite dans un grand souterrain aux allures de bunker anti-aérien à peine visible. C’était une écurie au temps du kolkhoze. Bon endroit pour la conservation des pommes.

– Pourquoi avoir choisi les pommes, et pas l’orange ou la prune ?
– La pomme est le fruit de l’amour (clin d’oeil). Mais surtout, c’est le fruit de l’Asie centrale depuis plus de trois mille ans. Elle est arrivée chez vous par la Route de la soie. En Ouzbékistan, rends-toi compte, on importe des pommes en hivers alors qu’il y a des millions de pommiers ! Il y a un marché extraordinaire pour qui sait les conserver.
Il va à grandes enjambées le long des canaux pour vérifier l’état des canalisations en compagnie d’un ouvrier auquel il donne des consignes brèves. Il est parfois interrompu par le téléphone qu’il garde à la main. Discussion, décision, action. Il reprend le cours de sa marche résolue.


Ouzbékistan, Hazrat-Davoud, Saad, © L. Gigout, 2012
Saad en son domaine de Sazagan.


Je le retrouve quelques jours plus tard à Tachkent où il m’invite à dîner chez lui. La maison est cossue, bâtie dans un lotissement sécurisé. Le voisin est un familier de la Présidence. J’entrevois par le portail un tapchane haut de gamme.
– Tu es fou ! Tu ne peux pas entrer dans cette maison ! s’exclame Saad me voyant m’approcher du portail. Viens, mon fils va te faire visiter.
La maison de Saad est moins imposante que celle du voisin mais c’est tout de même du lourd. Trois niveaux, de grandes chambres pour tout le monde, sauna, jacuzzi, salle de sport, piscine, cuisine suréquipée, informatique, home cinéma. C’est Saad le Magnifique, avec le 4x4, la jolie femme et les enfants doués. À Samarcande, c’est le paysan décontracté, avec sa guimbarde et ses pommiers. Études en Angleterre oblige, il s’apprête à devenir le gentleman-farmer de l’Asie centrale. Nous dînons en compagnie de sa jeune femme tadjike, de ses trois fils et de sa tante. Considérant qu’un Français ne saurait se sentir bien à table qu’en présence d’une bouteille de vin, il a déniché du vin ouzbek auquel lui-même ne fera guère honneur. La discussion portera ce soir sur les femmes et la polygamie.
– Les Occidentaux sont des hypocrites, argumente-t-il. Ils ont des maîtresses cachées dont ils se débarrassent quand bon leur semble. La polygamie permet d’assurer un statut aux secondes femmes.
– Elle est autorisée ici ?
– Juste tolérée.
Saad plaisante souvent avec sa tante avec laquelle il partage le même humour et le même sens de la répartie. Ils parlent ensemble dans un arabe littéraire aux sonorités douces. L’homme a ses côtés flamboyants et ses côtés nuageux. Il peut faire preuve d’une autorité excessive avec ses employés, être parfois blessant, je le sais, et d’autres fois être arrangeant et généreux. C’est son côté paternaliste. Deux types de caractère mais aussi deux modes de vie. Celui de Samarcande, l’homme simple et jovial qui plante des pommiers. Celui de Tachkent, chef de famille et khan en son royaume.


Supplément photos Hazrat-Davoud

Le tapchane selon Mourodkhon

Ouzbékistan, Samarcande, Mourodkhon, tapshan, tapchane, Gour Emir, Timour, © L. Gigout, 2012
Dalle en marbre, trône de Timour à l'entrée du mausolée Gour Emir à Samarcande.

Ce matin, Mourodkhon, guide et historien, vient me voir dans la maison de Sobir qui a ouvert une gastinitsa (hôtel en russe) dans le quartier Chorakha, derrière le Registan. Je veux qu’il me parle des tapchanes.
– Quand je demande aux gens de me parler du tapchane, lui dis-je, ils ne savent pas quoi me dire. Pour eux, le tapchane est commun, comme une table ou une chaise pour nous autres Occidentaux. Je perçois pourtant que la place du tapchane est importante dans la vie de tous les jours chez les Ouzbeks. Il est présent dans la rue, dans les chaïkhani et les maisons. On préfère même parfois dormir sur le tapchane que dans son lit.
– Pour moi, répond Mourodkhon, le chorpoya (il ne dit pas tapchane), c’est mon enfance. Dès qu’il commence à faire beau, après Navruz (nouvel an du calendrier iranien au premier jour du printemps), on le sort dans le jardin et on quitte la maison pour aller vivre sur le chorpoya. Dans notre maison, nous avions un immense pommier et le chorpoya était installé sous cet arbre. Nous vivions là, non seulement pour le déjeuner ou le dîner, mais nous dormions là. Nous y faisions la sieste. C’était naturel d’y recevoir les invités. Plus que la maison, le chorpoya symbolise la vie de la famille et la vie sociale. Mes oncles et les voisins venaient le matin à la maison pour prendre le petit déjeuner avec mon père qui était kolkhozien. Les gens se retrouvaient avant le lever du soleil car il partaient très tôt travailler dans les champs.
– Le tapchane comme symbole de convivialité ?
– L’Ouzbek ne peut pas vivre en individuel. Les maisons traditionnelles sont protégées par de murs mais la porte est toujours ouverte. C’est plus difficile dans les grandes villes comme Tachkent de recevoir les gens chez soi mais, même là, il y a toujours des chaïkhani de quartier et des maisons de mahalla pourvues de chorpoyaho. Dans un appartement, il est impossible d’en avoir un mais il y a souvent un espace surélevé près d’une fenêtre ou d’un balcon. Le chorpoya est lié à la détente, à la tranquillité et à la rêverie. C’est le contraire du stress. Rien que de voir un chorpoya, ça me repose.
– De quand ça date ? Sur les miniatures on peut voir des estrades où les gens se tiennent assis sur des sortes de plate-formes.
– Vous avez raison quand vous parlez des miniatures. Il y avait déjà quelque chose d’équivalent il y a cinq ou six siècles. Vous connaissez sans doute le mausolée de Gour Emir ? À droite il y a une grande pierre en marbre. C’était le trône de Timour où il se tenait à demi allongé sur des tapis et des coussins en soie. Si vous avez le temps de repasser par ce mausolée, allez voir cette dalle. Chez mes grands-parents, il n’y avait pas encore de chorpoya mais une estrade surélevée, en terre. On l’appelait soupa. Et ce mot vient lui-même de stoupa.
– Les édifices bouddhiques que l’on trouve au Tibet et au Népal ? Comment sont-ils arrivés ici ?
– Si vous allez à Douchanbé, allez voir le grand Bouddha couché d’Adjina Tepe. Il se trouve au Musée des Antiquités.



Supplément photos à Samarcande

Omar Khayyam

Ouzbékistan, Samarcande, Omar Khayyam, miniature, © L. Gigout, 2012
Moment de rendez-vous. Miniature à l'observatoire Ulug Beg à Samarcande, XVe siècle.

Il me paraît inconcevable de quitter Samarcande sans évoquer l’auteur des Robâiyât. Dans son livre Samarcande, publié en 1988, Amin Maalouf fait vivre Omar Khayyam dans cette ville alors joyau du monde arabe. Dans l’Orient du 11e siècle, le poète est tantôt acclamé pour son éloquente érudition, tantôt menacé pour sa poésie impie. À Samarcande, il aurait écrit ses quatrains dans un livre tenu secret pour éviter de froisser les susceptibilités religieuses. Né au nord-est de l’Iran, Khayyam, dont le patronymique signifie “fabricant de tentes”, a bien voyagé à Boukhara, où il a rencontré Avicenne qui devint son maître, et à Samarcande en 1070, où il écrivit les Démonstrations de problèmes d’algèbre qui traite des équations cubiques. Faut-il croire l’historien Rashid-ed-Din de Hamadân, auteur au début du 14e siècle d’une histoire universelle qui prendra rang parmi les chefs-d’œuvre de la littérature historique mondiale, quand il raconte qu’Omar Khayyam, alors étudiant à Nichapour, accepte un pacte proposé par un de ses deux amis ? Le premier des trois qui aura les faveurs de la fortune soutiendra les deux autres. Lorsque l’un des trois amis devient Premier Ministre, Omar demande protection afin de pouvoir mener ses recherches à l’abri du besoin. Hassan, le troisième ami, demande à être introduit à la cour. Les vœux sont exaucés mais Hassan complote dans l’espoir de prendre la place de son protecteur. Découvert, il est renvoyé. C’est alors que celui qu’on appellera “Le Vieux de la Montagne” fonde l’ordre ismaélien des Haschischins, les mangeurs de haschisch, par lequel ils cherchent l’extase. Mais c’est par la manière dont ils se font un devoir sacré de mettre à mort les “Ennemis de la Vérité” qu’ils se font connaître. “Haschischin” deviendra “Assassin” sous la plume des chroniqueurs des croisades que la seule évocation de ce nom faisait trembler de terreur. Le docteur Moreau ne manquera pas d’humour en créant, en 1844, quai d’Anjou sur l’Île Saint-Louis à Paris, le Club des Haschischins voué à l’expérimentation des drogues, lieu fréquenté par Charles Baudelaire lors de l’écriture des Fleurs du mal.

Omar Khayyam a cultivé toutes les sciences importantes de son époque : les mathématiques, la physique, l’astronomie, la philosophie et la médecine, domaines dans lesquels il a atteint le plus haut degré d’érudition. C’est lui qui introduisit l’année bissextile dans l’ancien calendrier persan. Il est considéré comme l’un des plus grands mathématiciens du Moyen-Âge mais c’est comme auteur de poèmes épigrammatiques appelés Robâiyât (Quatrains) qu’il est connu. « Probablement d’origine persane, le ruba-’i se compose de quatre vers, construits sur un rythme unique ; le premier, le second et le quatrième riment ensemble, le troisième étant un vers neutre. Du fait de la brièveté du quatrain, le poète est tenu de présenter sa pensée sans avoir recours à la moindre fioriture. » (Mohammad Hassan Rezvanian, Encyclopædia Universalis).

« L’existence de cet homme, écrit Khosrow Varasteh dans une publication de l’Administration Générale des Beaux-Arts de Téhéran en 1957, fut partagée entre la soif de tout connaître et le désir ardent de tirer le plus de profit possible de cet instant fugitif qu’est la vie, d’en extraire l’essence, ses seules réalités, ses joies précaires, l’amour, le vin, la musique, les roses, la lune sur une terrasse [c’est moi qui souligne], un champ fleuri, le vent parfumé du matin… Il fut honoré et respecté comme savant mais détesté et banni comme philosophe et poète, surtout par les théologiens. » On a dit de lui qu’il était soufi, ésotérique, qu’il se disait infidèle mais croyant. Je préfère me ranger du côté de ceux qui voient en lui un hédoniste sceptique et tolérant. Et un usager régulier du tapchane, que Khosrow Varasteh appelle “terrasse” faute d’un mot plus approprié en français. C’est pourquoi Omar Khayyam a sa place sur le tapchane d’honneur. Je donne en mille que les dimensions de ce meuble, qui lui confèrent son harmonie, son confort et son aptitude au bien-être et qui le font s’insérer de manière idéale dans la maison, induisant pour ses usagers un sentiment élevé, découlent des calculs du mathématicien poète. Qui saura me dire quel est son nombre d’or ?

Au printemps, je vais quelquefois m’asseoir à la lisière d’un champ fleuri.
Lorsqu’une belle jeune fille m’apporte une coupe de vin, je ne pense guère.
Si j’avais cette préoccupation, je vaudrais moins qu’un chien.
Robâiyât XXV, traduction Franz Toussaint, édition d’Art H. Piazza,1924.

Saad, le pomiculteur, m’avait soutenu que si Omar Khayyam parlait beaucoup du vin, il n’en buvait pas. Il raconte le désir du vin, le désir des femmes, m’opposait-il. L’intensité se trouve dans le désir et non dans la consommation. Selon lui, le vin de Khayyam serait de nature spirituelle, une sorte de philtre mystique, et les mots d’amour s’adresseraient à Dieu lui-même. C’est aussi ce que défend son dernier traducteur Omar Ali-Shah, très critique envers les traductions antérieures, en particulier celle de Edward FitzGerald. Le poète anglais, qui par ailleurs n’appréciait guère l’Orient, fut à l’origine de l’introduction des Quatrains en Occident, la seule œuvre achevée et publiée de son vivant. Il a reconnu avoir adouci l’impact du nihilisme de Khayyam et de ses préoccupations de la mort et il combinait parfois des quatrains distincts pour rendre possible une rime. Traduire la poésie est l’exercice le plus difficile qui soit. Traduire les Quatrains se situe au sommet de cet art. Car, contrairement au haïku descriptif et impressionniste, la forme brève des quatrains d’Omar Khayyam « se hisse jusqu’à la formulation de la problématique métaphysique » (Esfandiar Esfandi, in La revue de Téhéran). L’orientaliste Franz Toussaint préféra effectuer une traduction depuis le texte original persan plutôt que de l’anglais, avec le parti pris de ne pas chercher à traduire les quatrains en quatrains, mais dans une prose poétique qu’il estimait plus fidèle. Marguerite Yourcenar console ainsi les traducteurs : « Quoi qu’on fasse, on reconstruit toujours le monument à sa manière. Mais c’est déjà beaucoup de n’employer que des pierres authentiques. »



Statue représentant Omar Khayyām à Nishapur (Iran). Photo Muhammad Mahdi Karim.



Supplément photos Samarcande

Sentyab

Ouzbékistan, Sentyab, © L. Gigout, 2012
Retour des champs à Sentyab

Jeudi 16 août 2012. La vallée fertile de la villoya (région administrative) de Samarcande a laissé place à un paysage de steppes planes brûlées par le soleil. Dans le lointain, apparaissent les montagnes, gigantesques roches noires insolites se hissant hors de leur gangue de sable, comme d’un film scintillant. En plissant les yeux, aidé par les mouvements rapides de la voiture, les plans commencent à glisser les uns sur les autres, donnant une curieuse impression de fata morgana. De l’autre côté, au nord, c’est l’inverse. Une bande bleue au loin évoque l’eau à profusion, bien réelle celle-là. J’aurais aimé que nous nous y précipitions pour me baigner dans la fraîcheur limpide de ce lac. Mais c’était vers la montagne que nous allions. Nous avons fini par arriver dans un village dont les maisons accompagnent la vallée creusée par une rivière qui va se perdre dans le désert. Les rues à l’emprise incertaine sont pavées de pierres plates, les mêmes que l’on trouve dans les murs des maisons, où elles sont disposées avec précision, scellées à l’argile. C’est Nargiza qui m’a proposé de venir ici. Un coin tranquille, m’a-t-elle dit, vert et rafraîchissant, dans la montagne, non loin du lac. Le lac, c’est l’Aydar Kul, et la montagne s’appelle Nuratau. Entre les deux s’étend le désert Kyzylkum, les Sables Rouges, qui se continue vers la mer d’Aral. L’aventurière Ella Maillart suivit cette route en 1932 quand elle explora l’Asie centrale. Elle traversa à cheval le pays des Kirghizes, parvint aux Monts célestes, puis affronta ce désert à dos de chameau, par des températures extrêmes, échappant de justesse aux pillards et aux contrôles soviétiques.

La gastinitsa est spartiate. Des chambres à quatre lits, toilettes et douches collectives. Mais Chodiboy, le gérant, m’accueille avec un sourire généreux et, quelques minutes après mon arrivée, un repas m’est servi dans le parc ombragé situé en face de l’hôtel. Non sur le tapchane, délaissé au profit d’une simple natte disposée sur le sol.

Plus on avance dans la montagne, plus les maisons sont parsemées. À cette heure avancée de l’après-midi, le soleil est moins vif et il fait bon marcher. J’aime ce contact de la plante des pieds et du talon avec le sol. On entend le ruissellement de l’eau qui se mêle au chant des oiseaux. L’eau scintille, pétille, se faufile entre les pierres, chante. « L’eau est la maîtresse du langage fluide, écrit Bachelard dans l’Eau et les Rêves. Une poésie qui coule de source. A est la voyelle de l’eau : aqua, apa, wasser. Phonème de la création par l’eau. Matière première. Lettre initiale. Lettre du repos de l’âme dans la mystique tibétaine. » L’homme ne s’est-il pas lui-même servi du son de l’eau pour commencer à s’exprimer ? J’ai envie de me coucher dans l’herbe et de tremper une paille dans le courant limpide. Petits ponts, cascades, fleurs. Le ciel est d’un bleu profond, l’air pur, sec et parfumé a la transparence du verre. Des conduits installés dans les petits torrents captent l’eau pour irriguer les jardins en contrebas. Le village est une oasis verdoyante dans un empire essentiellement minéral. Parfois, un habitant chemine lentement, suivi d’un âne chargé de saxaouls (buissons épineux). Les salutations sont discrètes. En redescendant, je croise une femme accompagnée d’une jeune fille qui cache quelque chose sous un tissu blanc. Je m’approche, exprimant par geste ma curiosité pour le parfum qui s’en dégage. La mère soulève le tissu et dévoile une brassée de nan (pain rond en ouzbek). Elle brise un morceau de pain et me l’offre. Il est chaud et délicieux. Devant mon air ravi, la femme m’offre en souriant le pain tout entier. Plus tard, près d’une maison plus haut dans la montagne, une autre fille m’offrira des samsa. Je serai toujours ému, ici, par la beauté et la gentillesse des femmes.
Je questionne une femme occupée à cuire du pain.
– Pajalsta, gde iest topshan zdies ?
Ce qui est supposé vouloir dire « S’il vous plaît, y a-t-il un tapchane par ici ? » Elle ne comprend pas.
– Chorpoya ?
Pas mieux. J’essaye de nouveau en prononçant le mot "tapchane" avec des intonations variées. Je finis par me faire comprendre et elle me conduit dans sa maison aux murs en terre recouverte de chaux. Je rencontre son mari qu’elle appelle Bobo (bobo = grand-père ou vieille personne) et qui me tient un long discours qui me reste impénétrable.



Ouzbékistan, Sentyab, © L. Gigout, 2012
Cuisson du pain
Ouzbékistan, Sentyab, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Tapchane sur un aryk (petit canal).
Ouzbékistan, Sentyab, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Enfants sur un tapchane devant leur maison.
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Tapchane abandonné dans un pré devant la gastinitsa de Sentyab.
Ouzbékistan, Sentyab, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Derrière la maison de M. Bobo.

Je marche dans les collines arides où la montagne s’efface et laisse place au désert. Des hommes ramassent des branchages pour les charger sur un camion. En remontant vers le village, je passe devant une maison agrémentée d’un vaste jardin où sont cultivés des légumes et des fleurs et dont le portail est ouvert. Une jeune femme se tient sur un tapchane. Puis-je prendre une photo ? Elle me fait signe d’attendre, disparaît dans la maison et revient accompagnée d’un homme. C’est le frère du propriétaire et l’oncle de la jeune femme. Il m’invite à prendre place sur le tapchane où nous partageons fruits, tomates et vodka. Trois jeunes hommes nous rejoignent. Le peu de russe que je connais ne les dissuade pas d’engager la conversation. La nuit tombe rapidement et ils finissent par se retirer. Mon hôte m’invite à dormir sur le tapchane et m’apporte une couverture dont il me couvre avec une touchante sollicitude.

C’est la nuit. Je préfère ce sommier dur au lit de la gastinitsa où je m’enfonçais dans une ouate spongieuse. Confortablement installé, j’écoute le crissement des grillons. Le ciel est rempli d’étoiles. Je suis bien. Je m’endors en plein ravissement en songeant au sourire de la nièce de mon hôte. Vers le milieu de la nuit, j’entends une voix féminine murmurer à mon oreille « Assalom aleykom ». Je suis sûr que je ne rêve pas et je reconnais la voix de la jeune femme.

Réveillé un peu avant six heures, je me lève. Mon hôte, qui avait dormi sur un tapchane installé sur un socle en béton, s’est levé lui aussi pour me fait ses adieux. Accolades un peu gênées. Je prends le chemin de la gastinitsa alors que le village dort encore. Une voiture blanche apparaît et s’arrête à ma hauteur. C’est Chodiboy, le gérant de la gastinitsa. En Ouzbékistan il est obligatoire de se faire enregistrer dans son hôtel et il n’est pas permis de passer la nuit chez un particulier. De plus, dans ce village, le gérant se considère comme responsable de ma personne. Il craignait un accident dans la montagne où j’aurais pu aussi me perdre. C’est pourquoi, depuis hier soir, ne me voyant pas rentrer, il me cherche. Je me sens terriblement honteux pour avoir été indigne de la gentillesse de son accueil. Sans pourtant arriver à regretter tout à fait ma légèreté.



Supplément photos à Sentyab

Boukhara

Ouzbékistan, Boukhara, Liab-i-Hauz, chaïkhana, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Chaïkhana de Liab-i-Hauz, Boukhara.

Ouzbékistan, Boukhara, Kaylan, © L. Gigout, 2012
Minaret de la mosquée Kaylan
Dimanche 19 août. Il y a du changement à Boukhara depuis ma précédente visite. Les trois quarts des tapchanes autour du bassin de Liab-i-Hauz ont disparu. Quand je l’ai fait remarquer au garçon de l’hôtel, il m’a dit que le Président en avait décidé ainsi. Il y a aussi des pavés bien réguliers dans les rues où se trouvent les monuments touristiques. Malheureusement, il est devenu impossible d’accéder au vieux château d’eau métallique situé en face de l’Ark. Mais il y a les très beaux sites de l’ensemble Kaylan, les médersas Kukeldash et Nadir Divan-Begi, Tchor Minor, la mosquée Bolo Hauz et bien d’autres mosquées et médersas réparties dans les quartiers populaires et que l’on découvre au hasard de la flânerie. Les rues sont bordées de marchés spécialisés, d’échoppes et de chaïkhani. Cette mixité de l’urbanisme constitue le charme de Boukhara. Sans oublier le bassin de Liab-i-Hauz, lieu de rencontre privilégié des boukhariotes. On s’y donne rendez-vous le soir, installés sur les tapchanes ou assis sur les murets, on discute en buvant du thé, les enfants jouent, le murmure des jets d’eau accompagnant la rumeur. J’ajouterai que Boukhara est la ville de savants, poètes et écrivains comme le grand médecin et philosophe Avicenne, le poète Rudaki et le savant encyclopédiste al-Biruni. Pourtant, la vraie vedette de Boukhara, c’est ce personnage un peu ridicule au sourire farceur qui, perché sur son âne de bronze à côté du bassin, exhibe une pièce de monnaie.



Ouzbékistan, Boukhara, Kaylan, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Tapchane dans la mosquée Kaylan.
Ouzbékistan, Boukhara, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Dans la chaïkhana du parc d'attraction


Supplément photos à Boukhara

Le fou qui était sage

Ouzbékistan, Boukhara, Nasreddine Khodja, Yakov Protazanov, capture vidéo, cinéma
Capture vidéo du film Nasreddine à Boukhara (1943) du réalisateur russe Yakov Protazanov où l'on voit Nasreddine installé sur le tapchane d'une chaïkhana de Boukhara.


Tombé dans le bassin en sortant de la mosquée et ne sachant pas nager, l’émir de Boukhara appela à l’aide. Connu comme un homme cruel, pingre et avare, personne ne jugea bon de se déplacer pour l’aider et tous restèrent bien installés sur les tapchanes de la chaïkhana. L’émir promit la moitié de sa fortune en échange de son sauvetage. Mais réalisant aussitôt la portée de l’engagement, il s’employa à repousser tous ceux qui vinrent à son secours. C’est alors que Nasreddine apparut sur son âne. Sortant de sa poche une petite pièce de cuivre, il cria à l’émir : « Cette pièce est à toi si tu viens la chercher. » Le dignitaire parvint miraculeusement à rejoindre la terre ferme pour réclamer son maigre butin. L’homme assis sur son âne rétorqua : « La voilà. Mais comme je t’ai sauvé la vie, c’est à toi de me donner la moitié de ta fortune ainsi que tu l’as promis. » L’émir dut s’exécuter et Nasreddine étant derviche, il distribua tout l’argent aux plus nécessiteux.

Je cite cette histoire de mémoire sans être sûr que la présence des tapchanes fut évoquée dans le texte original. Quoiqu’il en soit, il s’agit d’une des frasques les plus célèbres de Nasreddine Khodja, celle qui fait qu’il est tant aimé à Boukhara et qu’on a dressé sa statue non loin du bassin. L’auteur serait né en 1209 et mort en 1284 à Akshédir en Turquie où l’on peut voir son mausolée. Conteur populaire, spécialiste d’histoires drôles et facétieuses dont la renommée va des Balkans à la Mongolie, il a légué aux littératures turque et persane des centaines d’histoires moralisantes et pleines d’humour où l’absurde et le non-sens sont sans cesse présents. Certaines de ces histoires sont devenues tellement célèbres qu’on ne les raconte plus dans leur intégralité, les gens se contentant par exemple de dire : « Méfie toi de cette affaire, elle ressemble à l’histoire du clou de Nasreddine. »

Le personnage principal des contes se trouve entraîné dans des situations burlesques qui le tournent en dérision. Avare, hypocrite, vaniteux, glouton, vaguement obsédé sexuel, il a tous les défauts et chacun peut s’y retrouver. Selon Jean-Claude Carrière, il est l’homme à la voie rusée, la ruse étant la qualité suprême de l’esprit. Comme le brave soldat Schweik, Till l’Espiègle et Robin des Bois, il fait partie de la famille des héros à l’humour dévastateur qui dénonce les travers des puissants et l’imbécillité des nantis. Plusieurs de ces histoires ont Boukhara pour décor. Le film Nasreddine à Boukhara, réalisé par Yakov Protazanov en 1943, met en images quelques unes de ces histoires. Malgré le noir et blanc, le film laisse se deviner le côté bigarré de la ville. On y voit une foule d’hommes et des chaïkhani bondées, une ambiance de bazar, des discussions passionnées, des bagarres dignes de Cendrars à Rotterdam, des mains qui plongent dans le plov pour en dévorer de pleines poignées, des fumeurs d’opium. Et un émir stupide qui se débat dans le bassin de Liab-i-Hauz.





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