Grands sofas, tapchanes, chorpoya, seuri, kat, quelque soit leur nom, cachés sous les treilles ombreuses ou publics sur les terrasses des maisons de thé, ils accueillent les conseils improvisés, les sobres collations et les repas fastueux, les somnolences poétiques et aux les peuplées des rêves des voyageurs de la Route de la Soie. Ils sont les témoins de la poésie d'Omar Khayyam, des facéties de Nasreddine Hodja et des soupirs de Komde et Modan, les Roméo et Juliette d’un opéra irano-tadjik.
Motif de céramique, musée de la céramique Ousmanov à Richtan.
La petite ville de Richtan est à 50 km de Kokand, presque au pied des montagnes. Je commence par une flânerie qui me conduit à une belle chaïkhana où j’apprends que se prépare un dîner de mariage et derrière laquelle des hommes cuisinent le plov du déjeuner. Ils m’invitent à revenir plus tard, quand le plov sera prêt. Au village des potiers, je rencontre le patron d’une boutique de céramique. Je visite avec lui cet endroit curieux, une place entourée de salles obscures où les artisans s’activent dans une chaleur saisissante. Le décor et l’activité semblent sortir du Moyen-âge. Entassements de poteries brunes, potiers au travail, torses nus, mains empoignant l’argile, tours couinant. Sensualité du façonnage, fours en terre où rougeoient les feux.
Derrière la chaïkhana avant le plov.
Céramiste au travail dans le village des potiers.
Un homme me conduit ensuite sur sa moto au petit musée de la céramique arrangé par Roustam Ousmanov qui en a fait sa maison. La porte est ouverte mais il n’y a personne à l’intérieur. Impossible de rater le tapchane qui se trouve dans l’entrée, dans une pénombre que zèbre un rayon de soleil. Partout sont exposés des services à thé, des coupes, des vases, des cruches, des plats magnifiquement décorés de poissons et d’oiseaux multicolores, de motifs abstraits ou de calligraphies arabes. Deux jeunes hommes s’installent sans mot dire pour reprendre leur travail interrompu par la pause déjeuner. Concentrés sur les motifs qu’ils peignent, ils sont indifférents à ma présence. Mais il est largement midi passé et je dois retourner à la chaïkhana.
Aïwan à dais cintré dans le Musée de la Céramique, rue Al-Roshodoni.
Même lieu, entrée
Je ne rencontrerai pas le maître de maison mais j’apprendrai par les documents trouvés sur place que la famille Ousmanov est venue de Russie pour s’arrêter à cette étape de la Route de la Soie avec le projet de copier la poterie chinoise. Bien que le kaolin, cette argile blanche, réfractaire et friable recherchée pour la fabrication de la porcelaine, fût introuvable dans les environs, les céramistes s’y étaient installés car l’argile était de si bonne qualité qu’elle ne nécessitait aucun traitement préliminaire. Ils utilisaient, et utilisent encore, le vernis végétal alcalin ishkor, le même que celui utilisé à l’époque médiévale pour obtenir le bleu-vert lumineux des carreaux vernissés qui recouvre les murs des monuments de Samarcande. Après avoir obtenu un diplôme de l’Institut des Arts de Tachkent, Roustam est revenu à Richtan où il fut nommé peintre en chef de l’usine des céramiques. Il s’est alors plongé dans l’étude de la céramique ancienne, ce qui lui a permis de développer progressivement un style original où la liberté de composition est associée à la maîtrise technique. Depuis l’Indépendance, il travaille ici même, dans son atelier-musée, avec ses élèves.
Derrière la belle chaikhana, les hommes ont presque terminé leur repas mais ils m’ont gardé ma part de plov. Ces quatre vétérans vont se révéler de sacrés lascars. L’un d’entre eux a les doigts tatoués des chiffres de son année de naissance 1947. La vodka ne tarde pas à faire son apparition et il me faut trinquer avec chacun. Je refuse le tabac à chiquer, une poudre brunâtre qui se prend sous la langue avant d’être recrachée. Ils me parlent en russe et je réponds en français. Nous nous comprenons pour l’essentiel. Comme d’habitude, on me sort le nom de quelques célébrités. Ici, on est plutôt foot, ce sera donc Zinédine Zidane et Michel Platini. Je leur parle de Sevara Nazarkhan, ma chanteuse préférée originaire de Ferghana. Connaissent pas. On se tape dans les mains et on rigole. Ils m’offrent deux petites coupes à thé en céramique de Richtan. « Souvenirs ! » Il y a un gentil petit soleil et je commence à me sentir vraiment bien. Je ferais bien une petite sieste mais je dois me rendre au mariage qui se tient dans la grande salle. Le marié est ouzbek, la mariée coréenne. C’est Staline qui a introduit la dimension coréenne dans le paysage ethnique ouzbek en déportant des Coréens de la région de Vladivostok pour qu’ils développent la culture du riz en Ouzbékistan. Ils sont approximativement 300 000 actuellement, ce qui explique les relations économiques privilégiées entre les deux pays. On me prie de prendre place à une table. La salle, qui dispose d’un plafond à caisson de style ouzbek, de murs moulurés et de grandes fenêtres, est habillée de grands rideaux blancs agrémentés de passementerie. À coté de moi, se tient un homme dont la façade dentaire est entièrement en or. Il le fait savoir en riant même si l’occasion ne s’y prête pas. Impressionnant. Vaguement inquiétant. Les autres sont des femmes, dont une grande Tatare, qui elle aussi m’impressionne mais pour une autre raison. Une autre jeune femme, bien sage, me sourit, assise à côté d’une grosse femme qui me lance des regards sévères. Les mariés sont avec leurs parents à la table d’honneur sur laquelle est disposé un énorme gâteau blanc de trois étages. Un animateur braille dans un micro des plaisanteries auxquelles je ne comprends rien mais qui mettent de l’ambiance. Discours des parents, étrange chant coréen du père de la mariée suivi d’un long hurlement de l’animateur, applaudissements. Des jeux sont organisés. On parle russe, ouzbek et coréen. Un cameraman filme les mariés, les convives et les tables chargées de victuailles. Pizzas, soupes, salades, nouilles, œufs, pains ronds, sodas, thé, vin de marque Santana, vodka. De nouveau, il me faut trinquer sans faiblir. On m’invite à dire quelque chose au micro pour les mariés. « A lot of happiness… » Une fille traduit et la salle applaudit vivement. Des toasts, encore. L’orchestre enchaîne rapidement avec des morceaux à danser. Une chanson dont le refrain répète « Chakhrisabz, Chakhrisabz », le nom de la ville natale de Tamerlan, suivi d’un rock coréen. Alors je danse. On passe à la techno ouzbèke et les danses sont de plus en plus déjantées. L’ambiance monte. Et puis plus rien. La nuit est tombée. Je suis blessé à la jambe gauche. J’ai dû tomber dans un de ces aryks qui sont partout. Je suis dans une ville fantôme où il n’y a pas de passants, peu de lumières hormis celles de rares voitures. Je longe un immeuble en me demandant quel est le nom de cette ville. Je me souviens du sourire en or de l’homme. Je me souviens de la femme tatare. Nous dansions dans un palais dont les piliers ramagés semblaient dénués de toute pesanteur. Le dôme rayonnait et scintillait de l’intérieur. Les lampes d’argan des grands sofas reflétaient une lumière intense et vibrante. Je me souviens qu’elle m’avait accompagné aux taxis. Un taxi pour quelle destination ? lui avais-je demandé. Je ne veux pas partir ! Et elle riait, elle riait, et son rire se perdait dans la nuit.